mardi 31 mai 2016

Mirages du Nord et déracinement.



Dans ce quartier défavorisé de Bruxelles en Belgique, on côtoie de multiples cultures et les langues s’y bousculent.
Sur cette petite place de marché, les étalages de légumes «  bio », frôlent les marchands d’olives et d’épices marocains, et les langues turque, italienne, portugaise, néerlandaise, indienne polonaise ou russe, s’y mélangent en un joyeux melting-pot !

À côté de moi, des femmes ou des jeunes-filles, les unes cheveux au vent et épaules découvertes en ce mois d’août torride, d’autres portent un hidjab, certaine le voile et…un jeans, visage maquillé, le portable à l’oreille, d’autres encore sont simplement vêtues comme on l’est ici et puis les femmes en boubou colorés, à la démarche un peu traînante, quand il fait si chaud !


On y rencontre les turbans  « Sikh » chez les hommes et d’autres coiffes venues de pays lointains.
De loin en loin, je les repère très vite, l’une ou l’autre égarée du Sahara : au « melhafa » qu’elles portent, je peux presque deviner : Mauritanie ? Niger ? Mali ?

Un pincement au cœur.

Beaucoup se sont laissé prendre aux 
« mirages du nord », véhiculés par les pays riches et entretenus par ceux et celles qui retournent au pays et n'osent avouer leur situation réelle : confort, voiture, télé, travail, école, consommation et d'autres nombreux fuient leurs pays à feu et à sang, pour se retrouver ici dans la rue, ou au mieux derrière les murs de centres fermés, pour ne pas dire prisons. Sans compter les délits de "faciès" auxquels ils sont confrontés régulièrement. les ayant accompagné quelquefois, je connais ces regards, polis envers moi et méprisants, souvent, envers elles et eux. 


Comme pour tous les mirages, plus ils s’avancent vers leur vision idéalisée et plus celle-ci s’éloigne. 
Pour un très grand nombre, ceux que l’on cache, ceux dont on ne parle pas ou alors quand il s’agira de les remettre dans un avion de retour au pays où certains trouveront la mort.

Ceux qui se sont adaptés, ont obtenus leurs papiers et ont pu obtenir un travail, refusent de raconter chez eux le parcours du combattant que la plupart ont parcouru. 
J’ai pendant des années vécu ce parcours et j’en connais donc les aléas, les dangers, les désespoirs.
Ils se taisent face à leurs proches, racontent que tout va bien, et puisque au pays, on croit que tout va bien, la pression se fait de plus en plus forte.
Souvent femmes et enfants sont restés au là-bas…en attendant, un hypothétique départ.


Mais le temps passe, les épouses réclament de l’argent qu’elles pensent si facile ici et ne comprennent pas le temps que leur mari met à le leur envoyer.
Ils ne disent pas qu’ils n’ont pas encore leurs papiers, ne racontent pas la peur de la police et de tout ce qui porte uniforme, ni du centre fermé où ils ont vécu 15 jours ou plusieurs mois, véritables et iniques prisons où sont parqués hommes, femmes et enfants, où je n’avais même pas le droit de voir mon ami ( aux Pays-Bas), où une amie togolaise se morfondais, ici en Belgique et où même des enfants étaient en quelque sorte détenus!

Commence alors la valse, avec des amis sincères, des avocats, concernés ( il y en a), des dossiers que l’on crée avec patience et l’aide d’amis, des familles ici qui veulent bien témoigner, même des médecins qui déclareront qu’ils qu'ils ont soigné telle ou telle personne. 


Pétitions, dossiers, photos, cela n’en finit pas.

Ceux qui ont échappé aux contrôles, vivent à 3 ou 4 dans une chambre d’étudiant de trois mètres sur quatre, hors de prix, et pour ceux qui sont issus des régions Sahariennes, le seul pont qui les relie à chez eux, c’est ce thé qu’ils boivent inlassablement, les yeux dans le vague, la nostalgie au cœur. 

Ils ne pleurent pas : ça va aller Incha Allah, et si ils ont accès à internet, « Tinariwen » "Bombino", pour les touaregs, passent en boucle !

Très vite ils ont abandonné leurs vêtements traditionnels trop repérables.
Très vite ils abandonnent leurs marques distinctives, car dans de si jolies communes proprettes et si…blanches, passer inaperçu est impossible ! 
Dans la grande ville cosmopolite,  c’est un peu moins difficile.

Pour certains, pour beaucoup, les seuls métiers qu’ils pourront espérer, seront les plus humbles de nos capitales, humbles et indispensables pourtant. 
L’un était forgeron d’art et sera «  technicien de surface », l’autre sera balayeur de rue, mais, pourra espérer faire venir sa famille et ses enfants auront accès aux études.


Un autre me disait qu’il fallait que çela aille très vite, il avait une peur panique qu’une grand-mère fasse exciser sa fille !
Ceux qui sont venus faire des études, ont souvent le désir de rester ici. 

Nostalgie oui, mais pas l’envie de retrouver certaines conditions de vie. 
Pourtant c’est de cette génération d’érudits que des changements pourraient être espérés en Afrique.
Mais qui pourrait leur en vouloir ?

Certains cependant l’ont bien compris et rentrent, métiers et formations en main, prêts et prêtes à aider leur pays.

Tout n’est pas noirs, tout n’est pas blanc : partir oui, pourquoi pas, mais ne pas cacher les difficultés que cela va entraîner, ne pas faire du Nord, un Eldorado, comme l’ont cru  et le croient encore énormément de ceux qui essayent de gagner les États-Unis depuis le Mexique, Haïti ou Cuba, traversent les mers des mille danger. 
Encore aujourd'hui je viens d'apprendre que le cousin d'un ami a fait cette traversée après des mois en Libye pour arriver après des mois de galère en Italie. Et après? 
Ça fait mal, parce que je ne vis pas dans les beaux quartiers où se promènent les étudiants étrangers issus de familles plus riches (pas tous) et qu’ici surtout, je vois les plus démunis et l'accueil que nous leur réservons reflète notre peur, notre incommensurable peur de l'autre.

Le regard du cœur manque dans tous les pays : on ne doit pas dire « noir » et je suis agressée à Lomé : « fais payer la « Yovo » 
( la blanche), ou ailleurs, « eh la toubabou, sors tes sous"
Il y en a à faire dans le cœur des Hommes.


Attention aux mirages , d’où qu’ils soient, rarement ils découvrent une véritable étendue d’eau !




image tirée du lien ci-dessous.



Texte et photographies: Mona mc Dee




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